23
Dans un donjon… Il l’avait enfermée dans un donjon… Et pour comble, elle avait pour voisins les chasseurs des catacombes, qui ne cessaient de gémir et de pleurnicher en suppliant qu’on les libère.
Il avait réussi à la piéger en s’attaquant à ses ailes. Elle lui avait prouvé sa confiance en lui livrant son secret le plus précieux, et il n’avait pas hésité à s’en servir contre elle.
— Je suis désolé, avait-il dit d’un ton chargé de remords. Je n’ai pas le choix. C’est pour ton bien.
Comme si c’était une circonstance atténuante !
Elle était horriblement déçue et blessée…
Elle n’aurait pas dû, parce qu’elle savait depuis le début avoir affaire à un guerrier sans cœur qui faisait passer sa lutte avant tout le reste. Mais ensuite, elle avait cru comprendre que ses priorités avaient changé et qu’il s’intéressait à elle. Il avait choisi de rester près d’elle au lieu de partir à Chicago. Il lui avait appris à se battre. Il avait même insinué qu’il pouvait être son prince consort… Puis il avait brusquement décidé de la tenir à l’écart de cette guerre qui comptait plus que tout pour lui. Elle s’était demandé si c’était parce qu’il s’inquiétait à son sujet, ou parce qu’il ne la croyait pas capable d’affronter les chasseurs.
À présent, elle savait. Il avait peur qu’elle ne le trahisse en choisissant d’aider son père.
Malheureusement, il n’avait peut-être pas tort…
Si l’homme du portrait était Galen, comme il le prétendait, alors oui, Galen était son père. Car ce portrait était celui de sa chambre, elle en était certaine. Elle avait passé des jours, des mois et des années à le contempler. Mêmes cheveux clairs, mêmes yeux azur, mêmes épaules carrées, mêmes grandes ailes blanches, même large dos, même menton ciselé. Elle avait souvent suivi du doigt les contours de ce visage. Combien de fois avait-elle rêvé que son père apparaissait, qu’il la prenait dans ses bras, qu’il demandait pardon pour avoir tant tardé à se manifester, qu’il l’emportait avec elle dans les cieux ? Et à présent, il était là, à Budapest.
Mais les heureuses retrouvailles n’étaient plus d’actualité. Cet homme, son père, n’était pas un ange, mais un démon… Il répandait le mal autour de lui, il voulait tuer le guerrier qui occupait toutes ses pensées – guerrier qui l’avait enfermée dans un cachot, comme si elle ne représentait rien pour lui.
Elle regarda autour d’elle et éclata d’un rire amer. Le sol était de terre battue, les murs en pierre. La cellule était fermée par un pan d’épais barreaux de métal qui occupaient tout un côté. Il n’y avait pas même une paillasse pour dormir ou une chaise pour s’asseoir.
Que lui avait-il dit, déjà, avant de l’abandonner dans ce trou à rats ? « Nous discuterons de tout ça à mon retour. »
Il pouvait toujours rêver…
Premièrement, à son retour, elle aurait disparu. Deuxièmement, s’il osait se présenter de nouveau devant elle, elle lui briserait la mâchoire pour l’empêcher de parler. Ensuite et troisièmement, elle lui trancherait la gorge. Et sa colère n’était rien comparée à celle de la harpie qui hurlait en réclamant réparation. Comment Sabin avait-il osé lui faire une chose pareille ? Osé l’empêcher de se venger des chasseurs ? Comment avait-il pu la laisser ici, après avoir fait l’amour avec elle ?
Sa trahison la rendait malade.
— Le salaud ! grommela Bianka.
Elle arpentait la cellule à grands pas furieux qui soulevaient un nuage de poussière.
— Il a réussi à nous arracher nos ailes. C’est étrange, tout de même, qu’il ait pensé à…
— Je le pendrai avec ses intestins ! rugit Kaia en envoyant son poing dans les barreaux.
Malheureusement, sans ses ailes, elle n’avait pas beaucoup plus de force qu’une simple mortelle, et les barreaux ne tremblèrent même pas.
— Je vais lui arracher les membres, un par un. Je vais le donner à manger à mon serpent et le laisser pourrir dans son ventre.
— Il est à moi, protesta Gwen. Je m’en charge.
Elle n’avait pas envie que ses sœurs punissent Sabin. Et pas seulement parce qu’elle voulait s’en charger, hélas… Une partie d’elle-même ne songeait qu’à le tuer et à lui faire payer sa trahison, mais une autre ne supportait pas l’idée qu’il puisse souffrir. Comment pouvait-on être aussi stupide ? Il l’avait enfermée. Il méritait les pires tourments. Elle n’allait tout de même pas s’attendrir sur son sort.
Il n’avait pas hésité à fouler aux pieds sa liberté. Il ne la traitait pas mieux que ses anciens geôliers.
De rage, elle envoya elle aussi son poing dans les barreaux, comme Kaia tout à l’heure. Le métal s’enfonça avec un grincement.
— Je vais… Hé… Vous avez vu ?
Elle regarda son poing, hébétée. Il était marqué d’une légère trace rouge à l’endroit de l’impact, mais les os n’étaient pas brisés. Elle frappa de nouveau le barreau enfoncé, qui se tordit un peu plus.
— Je crois que j’ai trouvé le moyen de sortir, annonça-t-elle.
Kaia en resta bouche bée.
— Mais comment est-ce possible ? s’étonna-t-elle. Avec moi, le métal n’a pas bougé.
— Il n’a pas abîmé ses ailes ! s’exclama Taliyah. Sans doute était-il persuadé qu’elle aurait trop peur pour libérer sa harpie… Quel imbécile !
Elle marqua un temps d’arrêt.
— Je me demande comment un idiot pareil a pu se douter que nos ailes étaient notre point faible, ajouta-t-elle d’un air rêveur.
Gwen frémit. Elle leur devait la vérité.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. C’est ma faute. Je ne voulais pas… Je pensais que… Je lui en ai parlé. Je voulais qu’il m’aide à trouver un moyen de les protéger.
— C’est la première fois que tu tombes amoureuse, répliqua Bianka d’un ton consolateur. Nous comprenons… Tu seras plus prudente la prochaine fois.
Gwen fut surprise d’être si aisément pardonnée, mais la réponse de Bianka l’attrista parce qu’elle sous-entendait qu’elle aurait d’autres amours. Elle n’avait pas envie d’embrasser et de caresser quelqu’un d’autre que Sabin. Elle se demanda si elle n’était pas encore rassasiée de lui, ou si elle l’aimait vraiment.
Non. Elle ne pouvait pas l’aimer. Pas après ce qu’il avait fait.
— Vous ne m’en voulez donc pas ? demanda-t-elle d’une toute petite voix.
Elles l’entourèrent pour la cajoler et la réconforter. C’était merveilleux de savoir que ses sœurs la soutenaient, même si elle avait provoqué une catastrophe en livrant à un quasi-inconnu le secret de leur pouvoir.
Quand elles s’écartèrent enfin, Kaia lui désigna les barreaux tout en l’encourageant d’une tape dans le dos.
— Essaye encore, dit-elle.
— Oui, il est temps de faire sauter tout ça, renchérit Kaia en applaudissant des deux mains.
Gwen obéit, le cœur battant, frappant le barreau, encore et encore. À chaque coup, il se tordait un peu plus en grinçant.
— Continue ! s’exclamèrent Bianka et Kaia. Tu y es presque.
Elle y mit toute sa rage et sa frustration, accélérant la cadence, le regard rivé à ce poing qui martelait les barreaux, si vite qu’elle le voyait trouble. Taliyah avait raison, Sabin la prenait toujours pour une timorée… Il n’avait même pas jugé utile de laisser un gardien. Mais peut-être que tous les Seigneurs de l’Ombre étaient en ce moment occupés à combattre, et qu’il ne restait au château que Torin et les femmes. Gwen avait à peine entrevu Torin, qui ne sortait presque jamais de sa chambre, mais Sabin lui avait dit qu’il avait l’œil sur tout par l’intermédiaire de ses écrans de contrôle, et que le château était truffé de caméras de surveillance.
Truffé jusqu’au donjon ? Probablement.
Mais elle ne laissa pas cette pensée la ralentir et frappa au contraire avec une furie redoublée.
Enfin le barreau lâcha, laissant un passage suffisamment large pour qu’elles puissent sortir, ce qu’elles firent, une par une, avec un sentiment de triomphe.
Les chasseurs, qui n’avaient rien perdu de la scène, s’agrippèrent frénétiquement à leurs barreaux.
— Libérez-nous !
— Pitié ! Pitié !
Gwen reconnut les voix de ceux qui l’avaient torturée pendant toute une année – la pire de son existence. Des chasseurs. Ses geôliers. Elle ne chercha pas à résister à la harpie quand celle-ci prit les commandes. Le sous-sol grisâtre du château devint noir et rouge, ses ailes se déployèrent sous son T-shirt.
Ces hommes lui avaient volé douze mois de sa vie. Ils avaient violé des femmes sous ses yeux. Ils étaient monstrueux. Ils étaient ses ennemis et ceux de Sabin. Ils obéissaient aux ordres de son père, ce père qui n’était pas un ange comme elle l’avait toujours cru. Lui aussi, elle pouvait le tuer, détruire ses rêves. Mais au moment où elle s’imagina en train de lui sauter à la gorge, la harpie se fit silencieuse. On ne pouvait pas tuer son propre père.
Elle comprenait maintenant pourquoi Sabin l’avait enfermée.
— À l’aide !
La supplication du chasseur la ramena à la réalité et raviva sa colère. Pourquoi Sabin n’avait-il pas encore éliminé ces salauds ? Elle allait remédier à cet oubli. Les écraser, les exterminer…
Elle eut vaguement conscience que ses sœurs tentaient de la retenir et eut le temps d’apprécier l’ironie de la situation. Autrefois, elle aurait tenté de se retenir. Mais pas cette fois. Plus maintenant. Elle avait appris à ne plus rejeter sa harpie.
Elle se mit à marteler les barreaux de la cellule des chasseurs, avec encore plus de hargne qu’elle ne l’avait fait quelques instants plus tôt pour se libérer. Ses dents s’aiguisèrent et elle se mit à baver. Ses ongles s’allongèrent en griffes. Effrayés, les chasseurs reculèrent.
Ses ennemis… Ses bourreaux…
Les barreaux ne résistèrent pas longtemps au traitement de choc qu’elle leur infligeait et, sitôt qu’ils cédèrent, elle entra en poussant un cri aigu et se jeta sur les chasseurs.
Il n’en resta bientôt plus un seul.
La harpie roucoulait de plaisir. Gwen haletait. Elle tentait de reprendre son souffle quand une voix chaude et profonde de mâle pénétra sa conscience.
— Aeron et Paris ont disparu de mes écrans de contrôle. Sabin, Cameo et Kane sont en ville. William et Maddox montent la garde auprès des femmes et ne les quitteraient pour rien au monde. Je suis donc le seul disponible dans ce château, et je ne peux pas la toucher parce que je suis le gardien de Maladie. Rendez-moi service et calmez-la tout de suite, sinon je serai obligé de m’en occuper et vous n’apprécierez pas mes méthodes.
Gwen ne reconnut pas cette voix. Mais peu lui importait : cela faisait une personne de plus à donner en pâture à la harpie. Elle se demanda brusquement où elle se trouvait… Son regard balaya la pièce… Non, il s’agissait d’un couloir. Oh ! Il restait trois personnes debout. Trois femmes, d’après les silhouettes. Génial. Elle préférait le sang de femme au sang d’homme, car il était plus sucré.
Elle sortit de la cellule, pour goûter tout de suite à ce sang.
— Gwen…
La voix de la silhouette de femme lui parut familière, mais elle ne la fit pas pour autant hésiter. Elle attaqua la femme d’un coup de poing dans la tempe, et celle-ci alla valser contre le mur en poussant un cri étouffé. Les narines de Gwen se remplirent de terre et elle en déduisit que la femme avait dû entamer le mur.
— Gwen, ma chérie, il faut que tu calmes ta harpie, fit une autre voix. Tu en es capable. Tu l’as déjà fait. Il faut que tu t’en souviennes.
— Tu l’as fait deux fois, mais Bianka fait sûrement allusion à celle où tu as failli nous tuer, intervint une troisième voix, familière elle aussi. Nous avons dû arracher tes ailes. Ensuite, nous t’avons hypnotisée pour que tu oublies l’épisode, mais nous ne l’avons pas effacé de ta mémoire : il est là, quelque part. Réfléchis, Gwennie… Bianka, nous n’avions pas décidé d’une phrase qui devait l’aider à se souvenir ?
— Caramel mou au beurre ou Caramel doux, ma sœur. Je ne sais plus. Un truc complètement idiot, en tout cas.
Le souvenir remontait lentement, lentement, tentant d’affleurer à la surface. Et soudain la zone d’ombre qui l’enveloppait se dissipa en fumée. Elle avait huit ans. Elle était folle de rage… Mais pourquoi ? Une vague histoire de part de gâteau. Oui, c’était bien ça. Une cousine avait volé sa part de gâteau d’anniversaire en lui riant au nez. Et sa harpie avait décidé de la punir.
Ensuite, en reprenant ses esprits, elle avait trouvé ses sœurs et sa cousine pratiquement mourantes. Elles avaient survécu grâce à Taliyah, qui avait réussi à lui arracher ses ailes.
Il avait fallu des semaines avant qu’elles ne repoussent. Semaines qui avaient été écartées de sa conscience, comme l’épisode du gâteau.
— Ce sont mes souvenirs, protesta la harpie. Personne n’a le droit de les occulter.
— Elles n’avaient pas le choix, répondit Gwen. J’aurais été écrasée de culpabilité.
— Elles sont faibles. Cette fois, elles ne pourront pas te résister. Tu devrais en profiter pour les…
— Par tous les dieux ! Qui aurait cru que je regretterais ce stupide guerrier immortel ?
— Torin, mon ami, vous ne pourriez pas rappeler Sabin d’urgence ? Il est le seul à pouvoir la calmer sans lui faire de mal…
Sabin. Le nom apaisa un peu la harpie, suffisamment pour que des bribes de raison pénètrent la conscience de Gwen.
— Tu ne veux pas tuer tes sœurs. Tu les aimes.
Elle inspira et expira lentement, avec mesure. Autour d’elle, le monde en noir et rouge reprit ses couleurs habituelles. Elle contemplait de nouveau les murs gris, le sol de terre, les cheveux blancs de Taliyah, roux de Kaia, noirs de Bianka. Elles étaient vivantes…
Elle prit soudain conscience de l’exploit qu’elle venait d’accomplir.
— Tu as réussi. Tu as lâché ta harpie, et ensuite, tu l’as maîtrisée.
Une joie intense l’envahit. C’était la première fois qu’elle accomplissait seule ce tour de force. À présent, elle n’avait plus à craindre sa harpie. Elles allaient désormais vivre en harmonie. Avec ou sans Sabin.
Avec ou sans Sabin… Elle prit soudain conscience qu’elle n’imaginait pas de vivre sans Sabin. Elle avait eu l’intention de quitter ce château, certes, mais en espérant secrètement qu’il viendrait la chercher. Ou qu’elle reviendrait.
— Ça va ? demanda Bianka qui paraissait aussi surprise qu’elle de sa performance.
— Oui, répondit Gwen.
Elle chercha Torin du regard, en évitant de s’attarder sur la cellule des chasseurs.
— Où est Torin ?
— Il n’est pas ici avec nous, expliqua Kaia. Il nous parlait à travers un haut-parleur.
— Il sait maintenant que nous sommes sorties de notre cellule, murmura Gwen en reculant d’un air effrayé.
S’il descendait dans le donjon, elle serait obligée de le tuer pour l’empêcher de les enfermer de nouveau, et Sabin ne le lui pardonnerait jamais. Il penserait qu’elle travaillait pour les chasseurs. Ou du moins pour son père.
— Dis-moi, tu ne devais pas cesser d’avoir peur de tout et de rien ?
Elle se reprit. Elle n’avait plus peur, mais les vieilles habitudes étaient parfois coriaces.
— Oui, il le sait, dit Taliyah.
— Je le sais, répondit en écho la voix de Torin.
Kaia prit Gwen par les épaules.
— Ne t’en fais pas, dit-elle. Il ne peut rien contre nous, il n’osera pas nous toucher de peur de nous contaminer.
— Je peux tout de même vous tirer dessus, rétorqua Torin.
Gwen frissonna. Elle avait un mauvais souvenir des balles de revolver.
— Allons chercher Ashlyn et Danika, dit Kaia, que la présence invisible et les menaces de Torin ne semblaient pas inquiéter.
— Oui, répondit Bianka d’un ton enthousiaste. Et puisque Maddox et William les protègent, je propose de les embarquer aussi.
Gwen se sentit soudain glacée.
— Pourquoi Ashlyn et Danika ? demanda-t-elle.
Les deux femmes étaient douces et tranquilles, elles ne méritaient pas qu’on s’en prenne à elles.
— Pour nous venger, répondit Bianka en commençant à grimper l’escalier menant au bâtiment principal. Allons-y.
— Je ne comprends pas, protesta Gwen d’une voix tremblante. Nous venger comment ?
Kaia la lâcha pour emboîter le pas à Bianka.
— Sabin s’en est pris à nos ailes, nous allons nous attaquer à sa précieuse armée. Les Seigneurs de l’Ombre seront paniqués quand ils s’apercevront que les deux femmes ont disparu. Ça va les déstabiliser pour un petit moment.
Non. Gwen n’était pas d’accord.
— Je vous ai dit que Sabin était à moi et que c’était à moi de le punir, insista-t-elle.
Kaia et Taliyah ne prirent même pas la peine de lui répondre. Elles suivaient déjà Bianka.
— Ne t’inquiète pas pour nous. Il nous a affaiblies, mais nous allons nous procurer des armes. Des revolvers, par exemple, l’arme des faibles.
Elle fit un grand sourire en direction de la caméra.
— Pas vrai, Torin ?
— Je ne vous laisserai pas faire, répliqua-t-il d’une voix glaciale.
— Tu pourras nous regarder, tu seras au premières loges, ricana sèchement Taliyah.
Elles disparurent toutes les trois dans l’escalier. Elles s’apprêtaient à capturer d’innocentes mortelles et à blesser les hommes qui les protégeaient. Tout cela pour se venger de l’homme de sa vie. En fait… Sabin n’était plus tout à fait l’homme de sa vie, mais elle prit conscience qu’elle avait à choisir entre ses sœurs et lui. Et tout de suite.
— Gwen ! hurla la voix de Torin.
Elle sursauta.
Tu ne peux pas rester les bras croisés.
— J’aime mes sœurs et je les respecte, protesta-t-elle.
Elles avaient toujours été là pour elle. Elles l’avaient protégé de tout. Elles lui avaient même pardonné d’avoir livré à Sabin un secret qui les mettait en danger.
— Maddox et William se battront jusqu’au bout pour sauver Ashlyn et Danika, insista Torin. Et si tes sœurs ont le dessus – ce qui est loin d’être certain vu qu’elles ne sont pas en possession de tous leurs pouvoirs – ce sera le début d’une guerre sans fin entre les Seigneurs de l’Ombre et les harpies.
Gwen le savait. Il n’avait pas besoin de le lui expliquer.
— Je suis à peu près certain que Sabin choisira ton camp, poursuivit Torin. Divisés, nous serons vulnérables et les chasseurs auront un avantage sur nous. Il se peut d’ailleurs que nous ayons déjà perdu. Je suis très inquiet. J’essaye depuis ce matin de joindre Lucien et je n’y parviens pas. Le groupe de Chicago s’est volatilisé et ne m’a pas donné de nouvelles. Je crains qu’il ne leur soit arrivé quelque chose. Je voudrais envoyer Sabin à leur recherche, mais il est coincé ici à Budapest, à cause de l’armée de Galen. Nous avons assez d’ennuis comme ça et…
Gwen n’écoutait plus. Sabin aurait choisi son camp ? Mais qu’en savait donc Torin ?
— Sabin a décidé de se passer de mon aide parce qu’il n’a pas confiance en moi, coupa-t-elle.
— Il a confiance en toi. Bon sang, mais tu es donc aveugle ! Il s’est servi de l’excuse de Galen pour t’enfermer, mais tout ce qu’il voulait, c’était te protéger !
Il se tut et, pendant quelques minutes, Gwen n’entendit plus que sa respiration par-dessus la friture du haut-parleur.
— Tu ferais bien de te décider au plus vite, parce que tes sœurs ont déjà trouvé des revolvers et qu’elles se rapprochent de leurs cibles…
* * *
Sabin était accroupi dans l’ombre. Kane se trouvait à sa gauche et Cameo à sa droite. Ils avaient sur eux assez d’armes pour donner l’assaut à un petit pays. Malheureusement, ils n’étaient pas certains que ce serait suffisant pour la bataille qui se préparait.
Les chasseurs avaient envahi Budapest. Il y en avait partout. Ils en avaient repéré dans les magasins, attablés à des cafés, déambulant sur les trottoirs. Ils étaient aussi nombreux que des mouches. Sabin en était catastrophé.
Il avait remarqué parmi eux de nombreuses femmes que rien ne distinguait des simples passantes, à part le renflement de leurs revolvers et de leurs poignards sous leurs vêtements de ville. Des hommes grands et musclés, avec des allures de soldats, étaient en poste sur les toits. Et bien sûr, le pire de tout, il y avait les enfants et les adolescents, dont les âges s’échelonnaient entre huit et seize ans. Sabin en avait vu plusieurs passer à travers des murs. En marchant. Comme s’il n’y avait rien pour les arrêter.
Et il n’était sûrement pas au bout de ses surprises.
Il savait qu’il manquait d’hommes pour faire face. De plus, il répugnait à s’en prendre aux gamins et craignait de les blesser. Les chasseurs avaient probablement compté là-dessus. « Une harpie m’aurait été bien utile. »
Ses doigts se crispèrent sur le revolver qu’il tenait à la main, si fort que ses os émirent un craquement. « Ne pense pas à ça. » Il contemplait le désastre depuis déjà un moment et tentait de réfléchir à un plan, mais rien ne lui venait à l’esprit. Il se sentait de plus en plus démuni.
Et s’il se sortait de cette bataille, une autre l’attendrait en rentrant. Gwen allait lui faire payer cher de l’avoir enfermée dans une cellule. « Quel idiot je fais ! » Il avait laissé ses sentiments prendre le dessus sur son bon sens. Voilà ce que c’était, de tomber amoureux… Les émotions vous empêchaient de garder la tête froide et vous preniez des décisions aberrantes. Malheureusement, il était trop tard pour aller chercher Gwen en s’excusant platement et en réclamant son aide. Il avait privé ses sœurs de leurs ailes. Elle avait beau l’aimer, elle ne le lui pardonnerait jamais.
Il ne cessait de se répéter que c’était mieux ainsi. Qu’il avait combattu des chasseurs avant Gwen et qu’il en combattrait après elle. De plus, elle était la fille de Galen. Il ne pouvait plus lui faire totalement confiance. Elle risquait à tout moment de basculer dans le camp adverse.
« Mais c’est à moi qu’elle appartient. Pas à son père. »
Il fronça les sourcils. Que c’était agaçant d’être aussi niais !
Crainte profita de ses hésitations pour se manifester.
— Tu ne la mérites pas. Et de toute façon, vu que tu t’en es pris à ses ailes, elle ne voudra plus de toi.
— La ferme, murmura-t-il.
Kane lui jeta un regard en coin.
— C’est ton démon qui te pose des problèmes ?
— Il ne peut pas s’en empêcher.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda Kane. Nous ne sommes que trois…
— Nous avons combattu dans des conditions bien pires, intervint Cameo.
Sabin fit la grimace. Cette voix… Pourtant, il ne se sentit pas affecté autant que de coutume par le ton geignard de Cameo. Sans doute était-ce parce qu’il avait déjà atteint le fond du désespoir.
— Tu te trompes, Cameo, soupira-t-il. Il y a les enfants. Tu te sens capable de combattre un enfant ?
Le doigt de Cameo se crispa sur la détente de son revolver.
— Il faut tout de même faire quelque chose. On ne peut pas les laisser déambuler tranquillement dans Budapest.
Sabin étudia de nouveau la foule. Il y avait toujours autant de monde. Et toujours autant de chasseurs. Ces gamins… Ils compliquaient tout… Mais Cameo avait raison, il fallait se décider à agir.
— Très bien, dit-il enfin. Nous allons nous séparer et nous occuper des adultes en les attaquant discrètement, un par un. Tirez à vue. Mais ne vous faite pas tuer…
Il se tut brusquement. Il venait de repérer deux chasseurs, en tenue de camouflage, qui emportaient deux hommes inconscients dans une camionnette, au bout de la rue. Plusieurs enfants les entouraient et formaient autour d’eux un mur protecteur.
Cameo suivit son regard et poussa un cri étouffé.
— On dirait…
La terre s’ouvrit sous Kane et il tomba dans la crevasse qui venait d’apparaître.
— Aeron et Paris, dit-il en toussotant à cause de la poussière qu’il avait avalée. Oui, c’est bien eux. Je les ai reconnus.
— On change nos plans, lança Sabin entre ses dents. On attaque la camionnette. Vous prenez les adultes, je me charge des demi-mortels. Une fois les adultes éliminés, vous ramenez Aeron et Paris au château. Je vous retrouve là-bas. Bonne chance.